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Ici je publie mes idées et réflexions autour des cultures caribéennes, mais aussi une plongée au cœur de mes passions : livres, musiques et autres. Un petit bout de jardin que je cultive ça et là, avec des articles, mes passions et mes découvertes. Une manière d’élargir le champ des possibles…


« Did Maryse Condé ran so we could walk? »

Lire « Une vie sans fards ».

Je suis co-animatrice du podcast « La Calebasse Littéraire » un podcast dont l’objectif est de mettre les littératures caribéennes en avant, de les placer au coeur de nos quotidiens, et de pousser notre audience à lire davantage. C’est dans ce contexte que j’ai lu l’autobiographie de Maryse Condé, intitulée « La vie sans fards ».

 Une lecture vraiment édifiante.

Ici je ne reprendrais pas ou peu les éléments que j’ai pu livrer concernant mon sentiment de lecture dans le podcast aux côtés de ma chère co-animatrice Lorraine, je vous laisse le soin d’écouter ce bel épisode. Je vais plutôt en profiter pour approfondir les pensées qui me sont venues une fois que j’ai pris de la distance avec cette œuvre. Distance, il en a fallu pour pouvoir extraire, au delà de la grisante proximité avec les pensées et souvenirs de l’autrice, ce qui fait de son récit une pépite. Notamment pour une femme guadeloupéenne, du 21e siècle. 

En préambule,  une chose à savoir à mon propos: mon mémoire portait sur la représentation de la figure de la femme poto-mitan au sein du cinéma caribéen. Alors, tout ce qui à trait à la déconstruction, l’analyse autour de ce concept, m’intéresse énormément.

L’autobiographie de Maryse Condé intitulée La vie sans fards a été publiée en 2012 : cette œuvre complète le récit autobiographique qu’elle avait publié auparavant à savoir Le coeur à rire et à pleurer. Ce livre, je devais le lire depuis de nombreuses années déjà. J’avais toujours entendu de lui qu’il était fort particulier et très intense. 

Et je confirme que c’est une lecture très intense : Maryse Condé s’attèle à cet exercice avec honnêteté et sans détours et ce dès les premières lignes. Lorsque je relis mes notes, même plus de six mois après l’avoir lu, quand je m’interroge sur ce que j’ai retenu de ses écrits, je me rends compte que les messages laissés y sont très rafraîchissants, libérateurs; dans ce post j’ai choisi de vous en partager trois qui m’ont particulièrement marquée. 

 « Maryse sé an fanm Isi, an mitan mé pa poto »   – être mère, rester soi-même.

Dès les prémices de son récit, Maryse Condé nous donne le contexte de son arrivée à Paris, nous explique comment les délices et tourments de la passion l’ont menée à avoir un enfant avec son amant de l’époque; une première grossesse très mal vécue car le père de son enfant l’abandonnera dès l’annonce. Un post-partum sur fond de chagrin, de deuil – bref une douloureuse entrée dans la maternité. Des enfants elle en aura trois autres, pour un total de quatre enfants. Séparée de leur père mais aussi de son mari, elle assume donc seule de nombreux rôles, une histoire en écho avec celles d’autres femmes guadeloupéennes. 

Et pourtant, ce que je trouve formidable ici, c’est que Maryse Condé ne bride pas complètement ses ambitions ou ses envies même en étant mère : elle décide de partir pour l’Afrique, tout ne se passera pas comme prévu mais elle partira quand même.  Plus tard, elle parviendra à faire le choix de confier ses enfants pour mieux se recentrer sur son propre parcours et aller de l’avant. Elle s’aménagera des temps de lecture, d’écriture.  Là où on pourrait croire que de facto elle est un poto-mitan (à cause de la configuration de son foyer), elle dépasse cette figure, et ne reste pas figée dans ce rôle, dans ce carcan: elle en brise les codes, une chose pas toujours aisée. Ce que j’entends par briser les codes : telle que je la définis, la figure de la mère poto-mitan est une figure qui s’oublie et se perd non seulement dans son rôle de parent, mais qui n’a d’autres choix que de subvenir seule aux besoins matériels et émotionnels du foyer. 

Cependant que l’autrice nous raconte comment elle s’accommode de ces différentes casquettes jours après jours, on assiste aussi à son cheminement de femme, d’intellectuelle qui ne s’interrompt pas pour autant. Elle continue de vivre sa sexualité (comme elle l’entend), laisse s’exprimer ses désirs, ne cesse d’apprendre et de s’instruire sur les causes qui nourrissent sa curiosité. Des choix qui lui ont certainement valut d’être jugée. 

Elle vit toutes les facettes de sa personne, et quel message plus fort que celui-ci? Elle casse la rigidité que l’on associe souvent à la maternité,  et c’est quelque chose que l’on retrouve du début à la fin de La vie sans fards

« Je ne sais pas » est une phase à accepter. 

Le deuxième message rencontré lors de cette lecture, c’est que ne pas savoir, ne pas connaître, fait partie du cheminement. Pour autant, ce n’est pas irréversible. 

En effet, en lisant  « La vie sans fards » il y a plusieurs situations dans laquelle l’écrivaine confie qu’à certains moments elle ne savait que faire, que répondre, que penser. Elle admet ouvertement, avoir été désarçonnée par certaines questions, certains écrits, certaines rencontres. Elle, qui a reçu le prix Nobel alternatif de littérature. 

Elle nous confie qu’elle n’avait pas les éléments ou les outils pour se forger un avis. Qu’elle n’avait pas les éléments de langage pour répondre. 

L’admettre aussi ouvertement, sans détours, sans chercher à se justifier ou à se faire passer pour ce qu’elle n’est pas est un message que j’ai trouvé assez rafraîchissant et intéressant. À une époque où on se met une certaine pression pour avoir une opinion sur tout, s’exprimer sur tous les sujets, même ceux qui nous échappent. Rare sont les possibilités, le luxe de ne pas réagir, de faire part de son ignorance, de s’autoriser à ne pas connaître tout tout de suite. Avec l’avènement des réseaux sociaux, le fait de ne pas réagir, ou surréagir n’est pas valorisé, ni indiqué: nous sommes tous au courant de bien des choses de manière quasiment instantanée, rendant difficile le fait de prendre de la distance, et de ne pas se prononcer. 

Pour autant, on l’apprend au fil des pages, cette phase n’est pas définitive ni irréversible, il est toujours possible de prendre le temps de construire sa pensée, ses mots, son opinion. 

Enfin, le dernier message qui n’est pas moins important que les autres, sinon le plus encourageant. 

« Il n’est jamais trop tard ». 

Je ne sais pas pourquoi j’ai toujours été persuadée que Maryse Condé avait commencé à écrire des romans, des fictions très tôt dans sa vie; et en lisant « La vie sans fards » je me suis rendue compte que Maryse, celle qui écrit des romans, arrive après. Certes elle écrit certaines de ses œuvres vers 27 ans. Mais finalement elle se plonge dans l’écriture romanesque de manière plus intensive plus tard, si on en croit ses interviews et son autobiographie. 

Il est aussi intéressant de voir qu’elle reprend après plusieurs années d’enseignement, de travail journalistique et autres, ses études littéraires en soutenant un mémoire de master, puis une thèse. De longues années s’écoulent avant qu’elle ne se lance de manière quasi exclusive dans l’écriture de pièces de théâtre et de romans. 

Elle n’hésite pas également à revenir sur des sujets ou des œuvres qu’elle n’avait pas ou peu compris à l’époque : c’est une partie de ce cheminement qu’elle partage avec nous et que je trouve très intéressant, car c’est un processus d’humilité finalement. Admettre qu’on a eu une analyse peut-être hâtive ou biaisée, se plonger seule dans le travail de Frantz Fanon pour comprendre son œuvre et pouvoir s’en faire une véritable opinion. Le cheminement d’une intellectuelle en somme; un cheminement qui doit nous inspirer plus que jamais, au coeur de l’ère des fausses informations, de l’opacité, et tout cela au cœur d’une foultitude de données. 

Un message d’utilité publique : ne pas faire cas de l’âge ou la saison dans laquelle nous entrons pour démarrer une nouvelle expérience, se dédier à une passion, commencer un projet qui nous tient à coeur. Un défi par moment car nous croyons souvent que nos « jeunes » années sont censées être les plus productives. 

Même si je ne pense pas fondamentalement que Maryse Condé cherchait à être un modèle en vivant sa vie telle qu’elle l’a vécu, partager le récit de sa vie en fait un message, une opportunité pour nous autres lecteurs. 

Pour conclure un bien long texte, je dirais merci Maryse Condé, merci à vous pour ce leg immense. Des mois après avoir lu « La vie sans fards », je me rends compte qu’au delà de la prouesse littéraire, Maryse Condé nous offre généreusement des précieux moments moments de vie. 

Et à vous lecteurs, je vous recommande  « La vie sans fards » : cette autobiographie pas tout à fait comme les autres pourrait vous surprendre à bien des égards.  

QUI SUIS-JE

Férue de cinéma, de littérature, de musique, avec un intérêt accru pour l’histoire, je fais de l’exploration de ces thèmes mon hobby. Je suis aussi amoureuse de la Caraïbe et désireuse de « cultiver son jardin ». Co- créatrice et co-animatrice du podcast « La Calebasse Littéraire » .

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